Les plaisirs et les jours

Des joies simples

Que pouvait donc savoir Suzanne, dont j’ai retrouvé le précieux cahier de littérature latine, de la vie difficile des pêcheurs ? Fille d’un Commissaire de la Marine puis orpheline, elle avait été envoyée à l’école de la Légion d’Honneur de Saint-Denis, où lui avait été inculqué – selon les écrits de son propre fils Marcel – « l’amour du plus digne confort bourgeois ».

À Fouras, pourtant, le temps d’un été formant société idéale, Louis, Suzanne et leur bande joyeuse partent en expédition avec les pêcheurs, « rapportant pour bouillabaisse – ou plutôt chaudrée – d’extraordinaires mélanges où dominent les congres » qui effraient les enfants. Pêche au carrelet ou pêche à pied, des joies simples partagées : ainsi va l’été, vers la pointe de la Fumée.

Temps suspendu dans l’innocence de l’enfance, et pour tous, bien trop courtes vacances…

« Grand-père me promenait longuement au bas des remparts de Vauban (…) ou bien il m’emmenait au pied de l’énorme donjon qui défendait jadis l’entrée de la Charente (…) Chaque après-midi nous étions bien l’un à l’autre, loin du grouillement des baigneurs et des tentes. Il m’emmenait sur une longue plage où seules passaient quelques pêcheuses empantalonnées rapportant des crustacés. Des heures, il jouissait de ma surexcitation à sauter derrière la vague découvrante et rechercher les minuscules trous haletants des « couteaux », y couler un grain de sel et voir aussitôt jaillir le long coquillage gris ou rose tout luisant d’humidité dont je chargeais ses poches. » 

Mémoires de Marcel Pouvreau, fils unique de Suzanne et Louis, né à Madagascar en 1901